Projet V.I.T.R.I.O.L, les formes de l’invisible (2026-2027)

Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem (Visite l’intérieur de la terre et en cherchant tu trouveras la pierre)

Le projet de recherche pluridisciplinaire et inter-établissements ainsi que sa finalité, l’exposition intitulée « V.I.T.R.I.O. L, les formes de l’invisible » articulent art, archéologie et sciences des matériaux autour de la mémoire comme processus vivant.

 De l’époque médiévale à aujourd’hui, il interroge la manière dont les objets archéologiques, en particulier la céramique, traversent le temps, changent de statut, conservent et transmettent les traces des usages, des gestes et des savoirs pour participer encore à la construction des récits historiques contemporains.

Le projet et l’exposition se développent et s’inscrivent dans la continuité de la résidence art-science « Unitas Multiplex » au laboratoire CRISMAT (ENSICAEN, UNICAEN, CNRS) et labellisée pour le Millénaire de la ville de Caen. Du point de vue scientifique, cette résidence était axée sur la cristallisation en céramique (utilisation de grès du Molay-Littry) et sur l’utilisation de déchets industriels (boues de lavage) et naturels (coquilles de crustacés et mollusques) dans l’émail afin de répondre aux problématiques environnementales actuelles. Les caractérisations des substrats par diffraction des rayons X et spectrométrie de fluorescence X ont été pertinentes pour détecter les éléments chimiques et les phases des composés présents dans l’émail. Il a ainsi été possible d’optimiser les courbes de cuisson. Ces techniques ont d’ailleurs par le passé permis de connaître la provenance de boucles dorées de ceinturons d’époque médiévale (projet : https://chateigner.ensicaen.fr/pdf/Gialanella_APA113_1101.pdf).

 Les expérimentations autant scientifiques qu’artistiques ont abouti à une exposition art–science « Mémoires cristallisées » à Caen en novembre 2025, dans l’église du Vieux-Sauveur.

A partir de février 2026, une corésidence de recherche se développe entre l’artiste, le CRISMAT (ENSICAEN, UNICAEN, CNRS) et le CRAHAM (UNICAEN, CNRS), avec le concours de la DRAC Normandie pour l’accès au matériel archéologique. Cette approche favorise un dialogue étroit entre sciences des matériaux, archéologie médiévale et création artistique contemporaine. La résidence artistique et scientifique au laboratoire CRISMAT a aussi permis d’expérimenter la translation de données scientifiques en créations artistiques et de poser les bases méthodologiques de la corésidence actuelle afin de promouvoir le point commun des trois disciplines : rendre visible l’invisible, du macrocosme au microcosme : ce qui a été, ce qui est, ce qui se cache, ce qui peut être.

A gauche: pichet à pastilles découvert Place des Quatrans, Caen. Crédit photographique: avec l’aimable autorisation de S. Dervin et M. Leclerc INRAP, CRAHAM / A droite: essais de cristallisation sur des tessons en grès, datés du 11ième siècle et provenant du Molay-Littry

À travers la locution latine V.I.T.R.I.O.L, le projet propose une méthode de lecture et de création : descendre dans la matière, analyser ses transformations, puis en faire émerger des formes contemporaines. L’exposition finale rend visible ce processus de métamorphose, reliant le XIᵉ siècle de Guillaume le Conquérant au présent.

Ces deux résidences, ainsi que l’exposition, sont étroitement liées à l’étude de la céramique archéologique et aux fouilles archéologiques, en résonance directe avec le principe alchimique de V.I.T.R.I.O.L. La céramique, issue de la terre, transformée par l’action de l’eau, de l’air, du feu et traversée par le temps, devient ici un matériau privilégié pour « visiter l’intérieur » des strates archéologiques et scientifiques.

Par l’analyse des pâtes, des cuissons, des altérations et des contextes de fouille, puis leur réactualisation artistique, le projet engage un processus de transformation : descendre dans la matière, la rectifier par le regard scientifique et artistique, et faire émerger ce qu’elle contient de mémoire, de gestes et de récits enfouis. La céramique est ainsi abordée comme une archive active, où la métamorphose matérielle révèle les strates historiques et symboliques inscrites dans la matière.

La complémentarité entre institution patrimoniale (DRAC: mise à disposition et accompagnement scientifique autour du matériel archéologique, accès aux réserves, expertise patrimoniale et cadre réglementaire garantissant l’éthique de conservation et de valorisation des objets), recherche en sciences humaines et sciences des matériaux (CRAHAM-CRISMAT: analyses innovantes des matériaux (microstructures, altérations, transformations physico-chimiques, imagerie et données scientifiques permettant de révéler les processus invisibles du temps long, apport des connaissances en archéologie médiévale normande, contextualisation historique des objets et étude de leurs transformations, usages et réemplois jusqu’à l’époque contemporaine) constitue le cœur innovant du projet, en articulant conservation, recherche et création contemporaine.

Avec « V.I.T.R.I.O.L », l’artiste envisage la création comme une descente dans la matière : visiter ses couches internes, confronter les savoirs scientifiques et archéologiques, puis transformer ces connaissances en formes visibles. Le principe de VITRIOL agit comme une méthode de travail, articulant fouille, analyse, transformation et révélation.

Son intention n’est pas de reconstituer le passé, mais d’en proposer une réactualisation contemporaine où les objets archéologiques deviennent des points de passage entre les siècles. Ce projet affirme que la mémoire n’est ni figée ni close, mais qu’elle se construit, se transforme et se transmet à travers la matière et les regards que nous portons sur elle aujourd’hui.

Exposition finale : V.I.T.R.I.O.L, les formes de l’invisible

L’exposition est conçue comme un processus de traversée, à la fois archéologique, scientifique et sensible. Inspirée de l’acronyme alchimique, la scénographie se déploie en sept séquences qui correspondent aux étapes d’une descente dans la matière et dans le temps, une descente dans les mondes souterrains telle la catabase de Dante aux Enfers dans sa Divine Comédie.

Chaque séquence de l’exposition engage le visiteur dans une expérience progressive : de la rencontre avec les vestiges à la révélation de données scientifiques, jusqu’aux œuvres contemporaines issues de leur réactualisation. Le parcours met en tension fouille et laboratoire, archive et création, passé médiéval et présent, faisant de la mémoire non pas un état figé mais un processus actif de métamorphose, métamorphose de l’objet et du sujet.

  1. V — Visita
    Entrer : approche sensible et perceptive des objets archéologiques, première rencontre avec la matière, les fragments, les vestiges.
  2. I — Interiora
    Descendre : exploration des couches internes de la matière (céramiques, pâtes, inclusions), révélées par l’archéologie et les sciences des matériaux.
  3. T — Terrae
    Fouiller : lien direct à la terre, aux sites archéologiques, aux contextes de fouille médiévaux et contemporains, à l’ancrage normand.
  4. R — Rectificando
    Transformer : gestes scientifiques (analyses, imagerie, protocoles) et gestes artistiques comme opérations de rectification, de traduction et de métamorphose.
  5. I — Invenies
    Faire émerger : apparition de formes, de données, de récits, issus du croisement entre science, archéologie et création.
  6. O — Occultum
    Révéler l’invisible : rendre perceptibles les transformations invisibles du temps, de la matière et de la mémoire.
  7. L — Lapidem
    Transmettre : la « pierre cachée » comme forme finale – œuvres, installations, traces – offertes au regard du public.

L’exposition se déploie comme un parcours initiatique et scientifique, du sol archéologique aux formes contemporaines, reliant XIᵉ siècle et présent. L’exposition s’inscrit dans le contexte du Millénaire de Guillaume le Conquérant en proposant une lecture du temps long normand, où les objets archéologiques apparaissent comme des vecteurs de continuités, de circulations et de transformations matérielles et culturelles.

La Divine Comédie de Dante (2017/2018)

Une histoire d’amour… Une histoire d’amour du Mal (l’Enfer), du Bien sans juste mesure (le Purgatoire) et du Bien raisonné (le Paradis) dans laquelle l’auteur se met en scène et voyage dans les régions infernales, épaulé par le poète Virgile, guidé par le poète Stace à la fin du Purgatoire et accompagné par la femme inspiratrice de la Comédie, la muse, la bien-aimée : Béatrice Portinari, dans les ciels du Paradis.

Après la lecture de L’art de la mémoire  de Frances Amalia Yates (chercheure à l’Institut Warburg de Londres), j’ai envisagé de considérer cette œuvre de Dante comme un système de mémoire, destiné à mémoriser les différentes régions de l’Enfer et les châtiments associés à l’aide « d’images frappantes » (expression empruntée à Cicéron), afin de retenir des lieux et des pénitences au Purgatoire et d’acquérir des vertus au Paradis.

L’étude de la vie de Dante est intrinsèquement liée à son œuvre, écrite sur une dizaine d’années, en exil, loin de la ville si chère à son cœur, Florence. Dante, un poète, qui fut un citoyen impliqué politiquement dans la vie de sa cité, au moment où des guerres fratricides menaçaient l’équilibre fragile de la Toscane, prise dans les luttes et combats entre les Guelfes (impérialistes) et les Gibelins (papistes). Dans son ouvrage Il Convivio (le Banquet), Dante est un fervent défenseur de la séparation des pouvoirs temporels et spirituels. Dante participe à de nombreuses batailles sur le terrain. Comdamné à mort s’il restait à Florence (« igne comburatur sic quod moritur », « brûlé vif jusqu’à ce que mort s’en suive »), il choisit l’exil et ne reviendra plus jamais à Florence, quittant famille et amis. Dante devient un homme qui marche, un vagabond qu’on accueille.

Il écrit ainsi sa Comédie en exil et nous raconte les différentes étapes de son voyage initiatique pour retrouver Béatrice au Paradis terrestre. Ce voyage s’effectue en une semaine. La Comédie est aussi une histoire de vengeance : vengeance de Dante contre ses détracteurs, contre ses ennemis, contre les traîtres, contre ses contemporains qu’il se plaît à faire souffrir en Enfer.

Il choisit comme guide en Enfer et au Purgatoire le poète Virgile, « son doux père » , « son guide », « son compagnon », auteur de l’Enéide. Dante insère plusieurs épisodes de l’exil d’Enée, de Troie en flammes à la conquête de l’Italie par le héros virgilien. Virgile rassure, protège, explique. Enée est une sorte de miroir pour Dante, que ce dernier évoque pour se donner du courage. Le poète Stace les rejoint au Purgatoire, lui-même ayant fait son temps de pénitence. Béatrice apparaît au Paradis terrestre et accompagne Dante au paradis céleste. Elle est le « soleil », « la mère », la belle dame », « la muse » éclatante de lumière qui rit et qui présente les élus au Paradis céleste.

Dante convoque Ovide tout au long de ses trois voyages à travers Les Métamorphoses car la Comédie est aussi magique, sous influence des dieux païens et du dieu chrétien. Il utilise les Métamorphoses pour mieux étayer son propos, comme les frères prédicateurs : répéter les images afin qu’elles s’imprègnent chez le lecteur. Les images foisonnantes que provoque Dante pour le spectateur sont des « images frappantes » puisque ordonnées chacune dans des lieux précis. On peut penser que Dante, l’érudit, connaissait parfaitement les textes sur la mnémotechnique de Cicéron, ainsi que la Summa de Saint Thomas d’Aquin. Dante est minutieux dans chacune de ses descriptions. Il utilise la répétition pour que les images soient mémorisées. Elles provoquent de la pensée en mouvement. Il utilise les avertissements, les prophéties, les songes, les enseignements, les allégories, la mythologie gréco-romaine. Les images, les chiffres, les lettres, les mots (en particulier les néologismes au Paradis) et les sons ont un pouvoir magique à caractère talismanique. L’imagination du lecteur est fortement ébranlée. Dante est un sculpteur. Il fait apparaître des images tridimensionnelles chez le lecteur, multipliant les scènes, les informations, les symboles.

La Divine Comédie est une œuvre à lire et à relire, un puits sans fond de découvertes pour le lecteur. Elle propose un voyage initiatique,

L’Enfer

Le Purgatoire

Le Paradis

Syndrome de Stendhal

Une série inspirée par de multiples voyages en Italie, en particulier à Florence, ville du poète Dante. Florence, ville dont un syndrome porte le nom. A la lecture de l’ouvrage de la psychiatre Graziella Magherini, la question est posée : quel artiste pourrait en souffrir ? L’écrivain éclairé Stendhal, en 1817, sortant de l’église Santa Maria Croce convulse et suffoque : trop de beautés concentrées…

Quintessence de cinq années à éduquer le regard , d’études et de dessins dans les musées parisiens (notamment le Louvre), l’apprentie peintre et dessinatrice, que je suis, comprend inconsciemment ce qui est en jeu et mêle en une œuvre les ami-e-s imaginaires, que j’ai salués jour après jour (petit rituel).

Faire, défaire et refaire des petites histoires dans l’histoire de l’art…

Toros y Toreros

  En 2002, je comprends avec une grande émotion, dans les arènes de Nîmes et de Gap, l’intérêt porté par les artistes pour ce rituel de vie et de mort, les concepts entrelacés du féminin et du masculin, celui de bouc-émissaire, la mise en pratique des rites de passage, de l’individualisme à l’hystérie collective. Mise en abyme de la phrase de Picasso : « je ne peins pas ce que je vois mais ce que je pense ».