Les Images Bouleversantes

Petit rappel historique :

L’art de la mémoire (Cf : ouvrage de Frances Amalia Yates) est né dans l’esprit des érudits grecs (l’inventeur semble être Simonide de Céos). L’idée consiste à pouvoir retenir une somme importante de connaissances, un discours par exemple, en utilisant la mémoire artificielle et au moyen d’un lieu (locus) associé à une « image frappante », c’est-à-dire inhabituelle, grotesque, belle ou hideuse, comique ou grossière. C’est ainsi qu’il n’était pas rare au cinquième siècle avant JC de voir un être humain en pleine méditation et en déambulation dans des édifices, dans des temples, la tête en l’air, la mémoire peuplée de visions horribles afin de retenir un discours.

L’art de la mémoire est un art invisible. C’est un art composé d’images cachées. C’est un art subversif pendant l’Antiquité. Il devient idéologique au Moyen-âge : il est à l’origine de la création d’un nouveau système d’images pour fixer dans la mémoire le souvenir du Paradis et de l’Enfer ainsi que les Vices et et les Vertus (Cf : La Divine Comédie de Dante). Il est occulte et alchimique pendant la Renaissance. L’art de la mémoire mène à la recherche d’un langage universel au dix-huitième siècle, ancêtre de la logique binaire de nos sociétés systémiques et algorithmiques contemporaines. C’est un art de la métamorphose.

En reprenant à rebrousse- poil mon cheminement intellectuel, j’ai découvert le cerf et le cygne noir ; cerf symbole de la prudence pendant l’Antiquité ; cygne noir, symbole de la subversion, de l’imprévu au vingt-et-unième siècle.
De l’art de la mémoire 1.0 (de Dante à l’impasse) je suis ainsi passée à l’art de la mémoire 2.0 (du cerf au cygne noir) en changeant de problématique. La Divine Comédie était, en fait, un prétexte, un alibi. Le vrai sujet était encore caché : la subversion.
La clé de voûte de ma recherche future : l’invisible bouleversant.
Révéler ce qui est caché au cœur de la machine est mon intention. Chercher le cygne noir.
Qu’est-ce qu’un cygne noir ? Il s’agit d’ un évènement inattendu qui a d’énormes conséquences, une irrégularité insignifiante qui fait tanguer tout un système.
Le cygne noir est l’expression, devenant centrale, de l’irrégularité dans une société systémique, la régularité passant au plan secondaire. Le cygne noir remet en question les évidences puisque ce sont ses conséquences qui sont visibles et non lui- même. Nos sociétés fondées depuis la moitié du vingtième siècle, sur la loi du marché, d’un point de vue économique, se sont ainsi construites sur les chiffres, les diagrammes, les datas, les algorithmes les pourcentages, les statistiques, sur des probables possibles, sur des programmes. L’humain du vingt-et-unième siècle raisonne en terme de graphisme. Il a inventé des machines et a créé des systèmes programmés, des systèmes si complexes, aujourd’hui, qu’ils échappent, parfois, à son créateur. Un programme est une suite finie non ambigüe d’opérations ou instructions qui permettent de résoudre des problèmes afin d’obtenir un résultat. Un programme est d’emblée tautologique. L’imprévu n’est pas au programme. Il faut donc changer de paradigme pour envisager le cygne noir.

Mon travail d’artiste dans ce début de vingt-et-unième siècle est de prendre position, de révéler ce qui est caché. Je ne suis pas une simple spectatrice. Je réunis ce qui est épars dans cette massification de l’information. Je suis autant émetteur que transmetteur. J’ouvre les portes du monde sensible. Je suis aussi citoyenne et j’ai des devoirs, au même titre que la société en a, à mon égard.
Le vingtième siècle a connu trois révolutions majeures, en génétique, en mathématiques et en physique (théories de la relativité). Le vingt-et-unième siècle est l’ère du néolibéralisme et de ses limites, de l’ « anthropocène » (néologisme du prix Nobel de chimie Paul Crutzen) voire pour les plus pessimistes de la sixième extinction. Le néolibéralisme a soumis la majeure partie de l’activité humaine à la loi du marché. Les rapports sociaux et les valeurs qui sont en jeu en ont été affectés. La société mercantile que nous connaissons aujourd’hui a bouleversé et parfois vidé de son contenu les formes culturelles structurées par nos démocraties. Le droit, la culture et l’art, en particulier, sont devenus des instruments, parmi tant d’autres, du libéralisme. L’art s’adresse à tous les citoyens, eux-mêmes devenus des consommateurs, consentants, parfois soumis. Je questionne le présent et mes actes créatifs tendent à devenir protéiformes. Je souhaite aiguiser le regard du spectateur afin qu’il (re)prenne le contrôle.

J’ai aussi repris à mon compte la locution latine : « Errare humanum est, perseverare diabolicum », soit : « se tromper est humain, persévérer est diabolique ».

En 2017, mes recherches m’ont amenée à travailler à partir d’un important rouleau de papier recyclé, dans lequel j’ai découpé des feuilles suivant le même format (50 cm par 70 cm) : l’idée de départ, vite abandonnée, consistait à fabriquer un livre. J’ai ajouté à ces feuilles peintes en noir satiné, des projections de peinture noire mate afin de créer une sorte de réseau neuronal, dans le sens pollockien du terme de l’usage de la surface de l’œuvre : aucun endroit n’est plus important qu’un autre, ni début, ni fin.
Par la reprise de cette technique du dripping, je souhaitais insuffler de l’énergie au papier noir via mon corps, via mon pinceau, via mon geste. Le geste exprime l’essence d’être, d’être là. C’est l’expression entre l’intériorité et l’environnement. Il est la manifestation immédiate d’un passage, une passerelle entre l’intérieur et l’extérieur. Je voulais d’emblée mobiliser des énergies, corporelles et spirituelles, que je considérais comme positives pour donner un caractère talismanique à ce qui allait suivre, à l’image symbolique que j’allais créer par dessus, dedans, dehors, derrière, devant.
Pourquoi ce choix du noir ?
Peindre en noir les feuilles de papier était une évidence, dès le départ. J’étais influencée par les intervalles noirs d’Aby Warburg, créant un passage entre l’imagination et la mémoire, intervalles dans l’Atlas Mnémosyne qui permettent au spectateur de faire des associations entre deux images, de faire jaillir des étincelles et donc de nouvelles images. Ma perception a été aussi affinée par la troisième voix du noir, selon Pierre Soulages, la texture du noir qui libère la lumière.
Entre février et juillet 2017, j’ai soumis la matière – papier peint en noir- à toutes sortes de traitements, de questionnements. Je l’ai enduite, je l’ai malaxée, je l’ai triturée, je l’ai percée et je l’ai cousue. J’ai commencé à coudre les feuilles, dès le début, à partir du moment où je les avais maltraitées. J’ai consciencieusement recousu les déchirures accidentelles, liées au papier humide, englué de pigment et de liant. J’ai réparé mon empressement par la couture au fil noir, autre façon de percer la matière. La couture n’est pas intervenue systématiquement : coudre pour réparer, pour renforcer, pour assembler et juxtaposer des textures différentes de papier, pour associer les nouvelles matières que j’avais élaborées (j’avais gardé scrupuleusement toutes les chutes, tous les excédents), au service d’une image en devenir et pré- définie.
Au fur et à mesure, d’autres éléments extérieurs sont intervenus tels que des coquillages, des feuilles de lauriers, des feuilles de lierre, de la cendre, de la cire, du sel et des acides (perchlorure de fer, acide sulfurique).
Utilisant des cutters à petites lames, à grandes lames, des gouges, détournant des outils de couture, inventant aussi des outils adaptés à mes intentions, en particulier pour « le cygne noir » (tournevis taillés en biseau) ; j’ai troué avec force, j’ai incisé avec délicatesse. Ces perforations étaient-elles liées à nos trous de mémoire ? J’ai percé pour voir en 2017 et j’ai persévéré en 2018 (sans voir le diable, bien qu’il se cache dans les détails).
En 2017, mon art de la mémoire a été dissous dans 33 images mnémotechniques, la forêt cachait l’arbre.
Une question se pose : l’art de la mémoire a-t il était oublié parce que c’était un art invisible ? Mon intention était de le réactiver dans ma mémoire et d’en comprendre les différentes phases et transformations au cours de son histoire. Quelle forme prend-il ici et maintenant ? Il était cerf, il s’est transformé en cygne noir.

En 2018, J’ai crée l’œuvre « le cygne noir », une image bouleversante. Elle est l’emblème de mon travail sur l’art de la mémoire 2.0 : un assemblage de 12 feuilles de papier recyclé, peintes en noir et cousues, les unes aux autres. J’ai utilisé le même mode opératoire que l’année précédente. La question de l’expérimentation de la matière n’était plus d’actualité. Seules les perforations et la couture étaient légitimes ; la couture pour rassembler les informations, les trous rappelant les cartes perforées, premières mémoires de masse des débuts de l’informatique. La pièce d’environ 4 mètres carré est perforée de 10500 chiffres, 10499 « 0 » et « 1 » plus un « 2 ». Du chiffre « 2 », partent de minuscules ondulations qui croissent en vague de façon exponentielle.
Le spectateur doit fournir un effort et s’attarder sur l’oeuvre présentée devant lui, que son regard devienne celui d’un archéologue afin qu’il découvre dans cette forêt de « 0 » et de « 1 » : le « 2 ». Il y a des indices : des courbes qui s’enflent et forment une vague scélérate. Partir de la conséquence pour arriver à la cause, à l’origine et trouver le cygne noir : l’association d’un résultat et d’une démarche.

Avoir l’œil aux aguets.
Prévenir et se mettre en gage.
Sortir du cadre.
Des intentions autant artistiques que philosophiques. J’ai tenté en 2017 de m’approprier les « images frappantes » de Cicéron. Je suis arrivée à une impasse autant créative qu’intellectuelle. Le « cygne noir » est devenu mon signe noir. Il est métamorphique.
Dans la rue, il sera identifiable et vraisemblable, proche d’une conception réaliste de ce qu’est un cygne noir, annonciateur. Dans un espace de présentation d’œuvre d’art, il sera protéiforme. C’est ce à quoi tend ma recherche artistique et mon engagement.
Actuellement une résistance se fait jour par rapport à la tyrannie du visible et de l’immédiateté, sorte de pied de nez à la logique commerciale, l’art disparaît, telles les œuvres de Prune Noury ou de Radouan Zeghidour. L’art devient furtif, il se camoufle jusqu’à être invisible. L’invisible est un prisme, caché et subversif, un grand terrain de jeu pour les artistes.

Je souhaite interroger ce qu’est notre art de la mémoire, maintenant, à partir du cygne noir. Voilà ma recherche pour l’art de la mémoire 3.0. Quelles sont les images bouleversantes à venir ? L’art de la mémoire 3.0 n’est-il qu’un prétexte à un travail artistique basé sur la subversion et la détection du cygne noir? En quel animal va t-il se transformer dans mon futur artistique? Les perforations sur papier feront-elles encore partie de ma conception de la subversion ? De la mémoire artificielle de l’Antiquité grecque menant à l’intelligence artificielle, quel avenir pour l’art de la mémoire ? Et plus largement aurons- nous notre controverse de Valladolid durant ce siècle et après, sur le statut de l’Intelligence Artificielle ? Si les robots développent d’éventuelles capacités cognitives, les êtres humains seront-ils les africains de Ginès de Sépulvéda ?