La cristallisation est autant une opération de l’esprit que l’action du feu permettant le passage d’un état désordonné (gazeux, liquide ou solide) à un état solide ordonné. La cristallisation est ordre et symétrie, l’inverse d’une dissolution.
La compréhension du fonctionnement des oxydes métalliques qui intéragissent et qui cristallisent (certains resurgissent à la surface-souvenir tandis que d’autres tombent dans le fond-oubli) est une approche pour trouver des réponses plastiques à mon art de la mémoire 4.0. C’est le premier objectif de la résidence pluridisciplinaire, labellisée pour le Millénaire de la ville de Caen, au laboratoire CRISMAT (ENSICAEN, UNICAEN, CNRS). Le deuxième objectif est de trouver d’autres matériaux-réceptacles que les grès/porcelaines pour l’émail cristallisé (études du comportement des déchets industriels à haute température). Le troisième objectif est l’étude des propriétés thermiques des émaux cristallisés, pouvant capter l‘énergie solaire et la restituer à l’intérieur d’un bâtiment.
Le titre de ce projet art-science se nomme « Unitas Multiplex », lié aux concepts de la Grèce antique, remis à l’honneur par le sage Edgar Morin, soit le tout est différent de la somme des parties. La résidence est envisagée comme un système complexe dans lequel le tout comprend une multiplicité de résultats et de points de vue pour faire du commun. L’Unitas Multiplex est pensée en trois étapes : la Cordée, l’Ascension et les Perspectives.




Exemples de « gigacristaux » (plus de 5 cm de diamètre) d’oxyde de manganèse, cobalt, fer et rutile sur grès (à l’oeil nu/ microscope binoculaire).
La Cordée (de janvier à décembre 2024) était le premier objectif de cette résidence et consistait à réaliser des cristaux, nommés « gigacristaux » (plus de 5 cm de diamètre) sur du grès, provenant du Molay-Littry (Calvados), de comprendre l’interaction des atomes dans la formation des cristaux, en fonction des paramètres prédéfinis avant la cuisson. Cet objectif a été atteint.
Le deuxième objectif nommé l’Ascension (de janvier 2025 à décembre 2025) consistait à chercher de nouveaux matériaux, autant pour le substrat que pour la composition d’émail, en privilégiant plus particulièrement les déchets industriels afin de répondre aux problématiques environnementales actuelles, dans un souci d’écologie et en se basant sur le phénomène de l’eutexie. Notre intention était d’aller vers des matériaux recyclés : boues de lavage des bétonnières, fibre béton, ardoise, poudres de coquillages, cendres volantes de haut-fourneau, résidus archéologiques et silice recyclée. Les résultats ont, entre autres, mis en évidence la possibilité d’abaisser la température « traditionnelle » de fusion des émaux sur du grès, en dessous de 1200 degrés.

Essais avec insertion de poudres de coquillage (à gauche: St-Jacques/ à droite: huître) dans l’émail à l’oxyde de nickel, sur grès du Molay-Littry
2025 est aussi une année d’exploration d’une potentielle fonctionnalisation des émaux: étape des Perspectives. Nous pouvons imaginer l’exploitation des propriétés des émaux, constitués d’oxydes. En effet, les émaux cristallisés sont constitués de zones cristallisées dans la silice fondue. La silice fondue a des propriétés très spécifiques : une bonne résistance au choc et une faible dilatation thermique qui permet un chauffage et un refroidissement rapide sans fissuration, ou encore une très faible conductivité thermique. Ces propriétés sont déjà utilisées dans des pièces entièrement constituées de silice fondue, mais sont rarement exploitées dans des revêtements de surface, de surcroit décoratifs.

Exemple de cristallisations aux oxydes de cuivre, cobalt et manganèse sur carreaux biscuités provenant de Normandy Ceramics (émail à la coquille d’huître).
CRISMOWL:
Pendant la résidence, le personnel du laboratoire CRISMAT a été sollicité pour la création d’une sculpture en émail cristallisé.
Un premier questionnaire, composé par cinq questions simples a été écrit en début de résidence afin de cerner les différences et surtout les complémentarités pour déterminer la nature du socle. Le choix de l’animal est une décision de l’artiste. Un second vote pour nommer l’œuvre.
Le hibou est un animal totem chez les Indiens Hopi d’Arizona, symbole de sagesse et de folie, deux concepts proches. Chez les Grecs de l’Antiquité et les Romains, il a valeur de métamorphose. Il est l’animal initiateur des grands Mystères d’Eleusis. Il est l’animal-attribut de la déesse Athéna, déesse protectrice des cités, de la vie civique, de l’artisanat et des techniques. De ce fait, Athéna est aussi associée à ce qu’appelaient les Grecs : la Métis, l’intelligence rusée, entre Sagesse et Raison. Le hibou-chouette devient ainsi l’animal qui guide l’être humain qui cherche en favorisant son intuition, en lui révélant ce qui est caché. Il le conseille dans son exploration.
Cette sculpture est le reflet du laboratoire CRISMAT, constitué par les chercheurs, pédagogues, administrateurs, apprentis-chercheurs, expérimentateurs, bricoleurs. Sont en jeu ce que les scientifiques et les artistes ont en commun : la création, la réflexion, la recherche, l’adaptation entre échec et réussite.



